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x.x. La présente page de téléchargement du fichier a été vue fois. Taille du document: Mo ( pages). Confidentialité: fichier public. Tahar Ben Jelloun - Cette Aveuglante Absence de Lumiere - April 1, | Author: Thesaurus DOWNLOAD PDF - MB. Share Embed Donate. Télécharger Cette aveuglante absence de lumière Livre PDF Tahar Ben Jelloun Télécharger et lire en ligne Cette aveuglante absence de lumière.

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Son corps était une boule tout osseuse. Quant moi, je sus trs vite que l'instinct de conservation ne m'aiderait pas survivre. Je ne suis plus de ce monde. Il était venu de l'extrême sud du Maroc pour mourir parmi nous. La question ne me fait plus peur aujourd'hui. Je crois même que la douleur m'avait aidé. C'étaient des couvertures empoisonnées! Se scher et enfiler un caleon propre, une chemise bien repasse, choisir ensuite le costume, la cravate, les chaussures.

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Impossible de dplier les jambes, ni les bras. Son corps tait une boule tout osseuse. Il devait peser moins de quarante kilos. Il tait devenu une petite chose trange. Il n'avait plus rien d'humain. La maladie l'avait dform. Avant mme d'achever sa toilette, je fus bouscul par deux gardes qui dposrent le corps dans une brouette et s'en allrent aprs m'avoir remis dans ma cellule, J'avais le souffle coup.

Ils avaient disparu et je n'eus pas le temps de dire un mot. C'est dans les preuves pnibles que la plus plate des banalits devient exceptionnelle, la chose du monde la plus dsire. Je compris tout de suite que nous n'avions aucun choix. Il fallait renoncer aux gestes simples et quotidiens, les oublier, se dire : la vie est derrire moi , ou : on nous a arrachs la vie et ne rien regretter, ne pas se lamenter ni esprer.

La vie est reste de l'autre ct de la double muraille qui entoure le camp. C'est tout un apprentissage que de se dfaire des habitudes de la vie, apprendre par exemple que les jours et les nuits sont confondus et qu'ils se ressemblent dans leur excrable mdiocrit. Renoncer tre comme avant : se lever le matin en pensant la journe venir et aux surprises qu'elle nous rserve. Se diriger vers la salle de bains, regarder son visage dans le miroir, faire une grimace pour se moquer du temps qui dpose, notre insu, quelques traces sur la peau.

Chantonner peut-tre ou siffloter. Passer ensuite sous la douche et y rester un bon quart d'heure pour le petit plaisir de recevoir une masse d'eau chaude sur les paules, se frictionner avec un savon qui sent la lavande. Se scher et enfiler un caleon propre, une chemise bien repasse, choisir ensuite le costume, la cravate, les chaussures. Lire le journal en buvant un caf Renon25 cer ces petites choses de la vie et ne plus regarder en arrire.

Varier ce scnario et passer en revue tout ce qui ne nous arrivera plus. Ah, comment s'habituer ne plus se brosser les dents, ne plus sentir cette odeur agrable du fluor au fond de la bouche, accueillir la mauvaise haleine, les odeurs que dgage un corps mal entretenu J'utilisais la presque totalit des cinq litres d'eau qu'on nous donnait pour faire ma toilette.

Me laver malgr les conditions fut pour moi un impratif absolu. Je pense que sans eau j'aurais craqu. Faire mes ablutions pour la prire et pour me sentir propre, ne pas m'essuyer avec la couverture, attendre que les gouttes d'eau schent. Cet apprentissage fut long mais trs utile. Je me considrais comme quelqu'un qui aurait t renvoy l'ge des cavernes et pour qui il fallait tout rinventer avec si peu de moyens.

Au dbut, pour me distraire, j'imaginais qu'une pro vidence exceptionnelle produirait un miracle, un peu comme ces fins heureuses des films amricains. Je pen sais des hypothses plausibles : un tremblement de terre ; la foudre frappant d'un coup tous les gardiens au moment o ils s'installent sous un arbre pour fumer ; le chef du camp, le Kmandar, qui ferait ternellement le mme rve o une voix venue du ciel lui ordonnerait de dsobir ses suprieurs et de nous librer, sinon une punition divine s'emparerait de sa misrable vie Mais la providence se moquait de notre sort.

Elle riait de nous. J'entendais des rires gras et des clats de colre. Pendant que je rvassais, deux gardes ouvrirent la porte de ma cellule, se prcipitrent sur moi et me four rrent dans un sac. Ils tranrent le sac en direction de la sortie.

Je gigotais, mes cris taient touffs par leurs commentaires : 26 Celui-l, on va l'enterrer vivant. Tous les dtenus hurlrent en frappant sur les portes.

Je me dbattais de toutes mes forces au fond de ce sac en matire trs rsistante. J'eus la prsence d'esprit d'entamer la lecture de la Fatiha. J'eus une force excep tionnelle. Je criais les versets jusqu' faire taire tout le monde. Arrivs au bout du couloir, ils lchrent prise.

J'entendis un des gardes dire son compagnon qu'ils s'taient tromps. Non, nous avons accompli notre mission. Il fallait juste leur faire peur. Pendant qu'ils se disputaient, je continuais rciter le Coran. Ils ouvrirent le sac et me ramenrent dans ma cellule. En me retrouvant dans ma solitude, je fus pris d'un fou rire nerveux.

Je n'arrivais pas me retenir et me calmer. Je riais, riais et tapais des pieds sur le sol. Je savais que c'tait de la provocation et de l'intimidation. L'paule droite me faisait mal. En me dbattant, j'avais d me cogner contre une pierre. Ils avaient tous les droits sur nous. Qui les empcherait de revenir et de s'en prendre quelqu'un d'autre, de simuler une excu tion, le jeter dans une fosse ou lui faire subir le supplice de l'immobilit?

C'est une punition courante dans l'ar me : on enterre le corps ne laissant dpasser que la tte et on l'expose face au soleil l't ou sous la pluie l'hi ver, les mains et les pieds attachs. Curieusement, quelques jours aprs, les deux gardes frapprent ma porte et me demandrent de ne pas leur en vouloir : Tu sais, on s'est tromps. En fait, quand quelqu'un est malade ou mort, ordre nous a t donn de nous en dbarrasser. Alors, un conseil : ne tombe pas malade.

Si tu meurs, ce sera entre toi et Dieu. De toute faon, malade ou pas, d'ici on ne sort pas vivant. T'as intrt tre en bonne sant. Je ne rpondis rien. Ils me parlaient, mais en fait ils s'adressaient tout le monde. Nous tions encore sous le choc du changement de prison. Puis je corrigeai mentalement : ici, je ne suis pas en prison. Ici, personne n'est un dtenu avec une peine purger.

Je suis, nous sommes, dans un bagne d'o l'on ne sort pas. Cela me rappela l'histoire de Papillon, ce bagnard franais qui avait russi s'chapper de la prison la plus dure du monde. Mais je ne suis pas Papillon. Je me moque perdument de ce type et de son histoire.

Ici nous sommes, je suis, je serai un rsistant. Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible qui se confond avec les tnbres. J'ai dit un ennemi? Je rectifie : ici, je n'ai pas d'ennemi. Il faut que je me persuade de a : pas de sentiment, pas de haine, pas d'adversaire. Je suis seul. Et moi seul pourrais tre mon propre ennemi. J'ar rte. Je range tout a dans une case et je n'y pense plus. Se souvenir, c'est mourir. J'ai mis du temps avant de comprendre que le souvenir tait l'ennemi. Celui qui convoquait ses souvenirs mourait juste aprs.

C'tait comme s'il avalait du cyanure. Comment savoir qu'en ce lieu la nostalgie donnait la mort? Nous tions sous terre, loigns dfinitivement de la vie et de nos souve nirs. Malgr les remparts tout autour, les murs ne devaient pas tre assez pais, rien ne pouvait empcher l'infiltration des effluves de la mmoire. La tentation tait grande de se laisser aller une rverie o le pass dfilait en images souvent embellies, tantt floues, tan tt prcises.

Elles arrivaient en ordre dispers, agitant le spectre du retour la vie, trempes dans des parfums de fte, ou, pire encore, dans des odeurs du bonheur simple : ah! La rverie laquelle je succombais au dbut tait fausse.

Je maquillais dessein les faits bruts, je mettais de la couleur sur le noir dans le noir. C'tait un jeu que je trouvais insolent. Et pourtant le calvaire pouvait tre attnu par un peu de provocation. J'avais encore 29 besoin de ces faux-semblants pour masquer l'indul gence dont j'tais atteint.

Je n'tais pas dupe. Le che min tait rude et long, un chemin incertain. Il fallait consentir tout perdre et ne rien attendre afin d'tre mieux arm pour braver cette nuit ternelle, qui n'tait pas tout fait la nuit mais en avait les effets, l'enveloppe, la couleur et l'odeur. Elle tait l pour nous rappeler notre fragilit. Rsister absolument. Ne pas faillir. Fermer toutes les portes. Se durcir. Vider son esprit du pass. Ne rien laisser traner dans la tte.

Ne plus regarder en arrire. Apprendre ne plus se souvenir. Comment arrter cette machine? Comment faire une slection dans le grenier d'enfance, sans devenir totale ment amnsique, sans tomber dans la folie? Il s'agit de verrouiller les portes d'avant le 10 juillet Non seulement il ne faut plus les ouvrir, mais il est impratif d'oublier ce qu'elles cachent. Je ne devais plus me sentir concern par la vie d'avant ce jour fatal.

Mme si des images ou des mots venaient jusqu' ma nuit et rdaient autour de moi, je les renverrais, je les repousserais, parce que je ne serais plus en mesure de les reconnatre. Je leur dirais : Il y a erreur sur la personne.

Je n'ai rien faire avec ces fan tmes. Je ne suis plus de ce monde. Je n'existe plus. Oui, c'est moi qui parle. C'est tout fait cela : je ne suis plus de ce monde, du moins du vtre, et pourtant j'ai gard la parole, la volont de rsister, et mme d'oublier. L'unique chose que je devrai viter d'oublier, c'est mon nom. J'en ai besoin. Je le garderai comme un testament, un secret dans une fosse obscure o je porte le numro fatidique : 7.

J'tais le septime dans le rang au moment de l'arrestation. Cela ne voulait pas dire grand-chose.

Mes rves taient fconds. Ils me visitaient souvent.

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Ils passaient une partie de la nuit avec moi, disparais30 saient, laissant au fond de ma mmoire des bribes de vie diurne. Je ne rvais pas de libration, ni d'avant renfermement. Je rvais d'un temps idal, un temps suspendu entre les branches d'un arbre cleste. Si, dans la peur, c'est l'enfant en nous qui se rveille, ici c'taient le fou et le sage en moi qui se rvlaient d'ar dents dbatters : qui m'emmnerait au plus loin de moi-mme.

J'assistais, souriant et paisible, ce tiraille ment entre deux excs. Ds que les souvenirs menaaient de m'envahir, je mobilisais toutes mes forces pour les teindre, leur bar rer la route.

J'avais d mettre au point une mthode artisanale afin de m'en dbarrasser : il faut d'abord pr parer le corps pour atteindre l'esprit; respirer longue ment par le ventre; se concentrer en prenant bien conscience du travail respiratoire. Je laisse surgir les images. Je les encadre en chassant ce qui bouge autour d'elles.

Je cligne des yeux jusqu' les rendre floues. Je fixe ensuite l'une d'entre elles. Je la regarde longue ment, jusqu' ce qu'elle s'immobilise. Je ne vois plus que cette image.

Je respire profondment, en pensant que ce que je vois n'est qu'une image qui doit dispa ratre. Par la pense, j'introduis quelqu'un d'autre ma place. Je dois me convaincre que je n'ai rien faire dans cette image. Je me dis et me redis : ce souvenir n'est pas le mien. C'est une erreur. Je n'ai pas de pass, donc pas de mmoire. Je suis n et mort le 10 juillet Avant cette date, j'tais quelqu'un d'autre. Ce que je suis en ce moment n'a rien voir avec cet autre.

Par pudeur, je ne fouille pas dans sa vie.

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Je dois me tenir l'cart, loign de ce que cet homme a vcu ou vit actuellement. Je me rpte ces mots plu sieurs fois, jusqu'au moment o je vois un inconnu occuper lentement ma place dans l'image que j'ai immobilise. Cet inconnu a pris ma place auprs de 31 cette jeune femme qui a t ma fiance.

Je sais que c'est elle, mon ancienne fiance. Quand avons-nous rompu? Je n'avais aucun moyen d'entrer en contact avec elle. Mon isolement tait total. Il ne me restait que la pense pour communiquer avec le monde au-dessus de la fosse.

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Comment dire ma fiance de ne plus m'attendre, de faire sa vie et d'avoir un enfant, parce que je n'existais plus? Il fallait tre radical : je n'ai plus de fiance. Je n'ai jamais eu de fiance. Cette femme dans le souvenir est une intruse. Elle est entre l par erreur ou par effraction. C'est une inconnue. Totalement trangre ma vie.

Elle et l'inconnu qui a pris place dans l'image sont des trangers pour moi.

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C'est une photo que j'avais d prendre un jour o je me promenais dans un jardin public. Quel jardin? Mme pas. Pourquoi me souviendrais-je d'une personne qui m'tait inconnue? Je me rptais ces vidences jusqu' fatiguer l'image, jusqu' ce qu'elle s'vanouisse et tombe dans l'oubli. Ainsi, quand d'autres images essayaient de resurgir, je les annulais en faisant le geste de les brler.

Je me disais : elles ne me concernent pas, elles se sont trompes de case et de personne. C'est simple, je ne les reconnais pas et je n'ai pas les reconnatre. Si elles insistaient, au point de devenir obsessionnelles, harassantes, je cognais ma tte contre le mur jusqu' voir des toiles.

En me faisant mal, j'oubliais. Le coup sur le front avait l'avantage de briser ces images qui me harcelaient et voulaient m'attirer de l'autre ct du mur, de l'autre ct de notre cimetire clandestin. Un gouffre fait pour engloutir lentement le corps. Ils avaient pens tout. Normale, c'est--dire une prison d'o on peut sortir un jour, aprs avoir purg sa peine.

Des cellules d'o on peut voir le ciel, grce une fentre haut pla ce. Une prison avec une cour pour la promenade, o les dtenus se rencontrent, se parlent et font mme des projets. La prison de Kenitra est connue pour la sv rit de son rgime, pour la duret de ses gardiens. Lbas, on enfermait les politiques. Une fois que j'ai connu Tazmamart, Kenitra, malgr tout ce qu'on en disait, m'apparaissait comme une prison presque humaine. Il y avait la lumire du ciel et un rayon d'espoir. Dix ans. C'tait la peine laquelle nous tions condamns.

Nous n'tions pas des cerveaux, juste des sous-officiers excutant des ordres. Mais, le temps que la fosse soit amnage en mouroir, le temps que des ingnieurs et des mdecins tudient toutes les ventua lits pour faire durer les souffrances et retarder au maximum la mort, nous tions Kenitra, prison terrible mais normale. Quand ils nous avaient transports, la nuit, les yeux bands, nous nous attendions recevoir chacun une balle dans la nuque.

Pas de cadeau. La mort promise, certes, mais pas tout de suite. Il fallait endurer, vivre minute par minute toutes les douleurs physiques et toutes les cruauts mentales qu'ils nous faisaient subir.

Un cur qui s'arrte! Un anvrisme qui se rompt! Une hmorragie gnrale! Un coma profond! J'en tais arriv souhaiter une fin immdiate. Je repensais Dieu et ce que le Coran dit du suicide : Tout est entre les mains de Dieu.

Ne pas har un mal qui pourrait tre un bien. Celui qui se donne la mort ira en enfer et mourra l'infini de la manire dont il s'est supprim.

Celui qui se tue en se brlant vivra dans lesflammespour toujours. Celui qui se jette dans la mer sera un noy indfiniment C'tait une nuit chaude d'aot J'avais du mal m'endormir. J'entendais les battements de mon cur.

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Cela me drangeait. J'avais une apprhension confuse. Je dis quelques prires et m'allongeai sur le ct gauche pour ne plus entendre battre mon cur. Vers trois heures, on ouvrit la porte de ma cellule. Trois hommes se prcipitrent sur moi, l'un attacha mes mains avec des menottes, un autre me mit un bandeau noir sur les yeux et le troisime me fouilla, prit ma montre et le peu d'argent que j'avais sur moi. Il me poussa dans le cou loir o j'entendis les cris d'autres hommes qui subis saient le mme traitement.

On nous rassembla dans la cour. Les moteurs des camions taient en marche. Ils firent l'appel. Un soldat me poussa jusqu' la petite chelle pour monter dans le camion. Certains protestaient. On ne leur rpondait pas. En quelques minutes, nous fmes tous dans les camions bchs, en route pour une destina tion inconnue.

C'tait peut-tre l'heure d'en finir. Partir les yeux bands et les mains empches de bouger. L'image de l'excution sommaire. On y pensait tous. Mon voisin priait et disait mme sa profession de foi, les dernires paroles avant la mort : J'atteste qu'il n'y a de Dieu qu'Allah et que Mohammed est son pro phte. Il rptait cette phrase de plus en plus vite, jusqu' ne plus rien distinguer.

Les mots n'taient plus prononcs mais nonns. Nous tions secous comme des cageots de lgumes. Le camion ne devait plus rouler sur la route goudronne. Les militaires n'aiment pas qu'on remarque leurs dplacements, ni qu'on devine leurs intentions.

Le voyage avait dur tellement d'heures que j'avais renonc compter le temps. J'eus l'impres sion un moment que les vhicules tournaient en rond. Elles se succ daient un rythme acclr. Tout repassait sur mon cran : la lumire insoutenable de Skhirate, le sang schant au soleil, la grisaille du tribunal, l'arrive la prison de Kenitra et surtout le visage de ma mre que je n'avais pas vue depuis plus de deux ans mais qui m'apparaissait parfois en rve.

Bien sr, moi aussi, je pensais que ce voyage vers l'inconnu tait celui de notre mort. Curieusement, cela ne me faisait pas peur. Je ne cherchais mme pas savoir o nous tions. L'arme pouvait-elle se dbar rasser de cinquante-huit personnes, les faire disparatre dans une fosse commune?

Qui se lverait pour prendre notre dfense et rclamer justice? Nous vivions un tat d'exception. Tout tait possible. Il valait mieux arrter l les spculations. Les camions continuaient tourner en rond. D'aprs le bruit du moteur, nous devions mon ter une cte, peut-tre tions-nous sur une montagne. Il faisait chaud. L'air tait irrespirable. Nous touffions. La bche, trop paisse, laissait passer la poussire mais peu d'air. J'avais soif. Nous avions tous soif. Comme nous rclamions de l'eau avec insistance, le sous-offi cier qui tait ct du chauffeur hurla : Vos gueules, sinon je les ferme avec du sparadrap!

Nous arrivmes destination la nuit. L'air tait frais, cette fracheur qui succde la grosse chaleur du jour. Nous entendmes des voix que nous ne comprenions pas. D'autres mili taires devaient prendre la relve. Nous fmes partags en deux groupes. Je compris qu'au btiment A il y avait quelques grads. Moi, j'tais affect au btiment B.

Nous avions toujours les yeux bands et les mains atta ches. Ce ne fut que le lendemain que des gardes vin rent nous dtacher et enlever le bandeau.

Hlas, quand on enleva le mien, je ne vis que du noir. Je crus que j'avais perdu la vue. Nous tions dans un bagne conu pour tre ternellement dans les tnbres. Le suicide n'est pas une solution. L'preuve est un dfi. La rsistance est un devoir, pas une obligation. Garder sa dignit est un impratif absolu. C'est a : la dignit, c'est ce qui me reste, ce qui nous reste.

Chacun fait ce qu'il peut pour que sa dignit ne soit pas atteinte. Voil ma mission. Rester debout, tre un homme, jamais une loque, une serpillire, une erreur. Je ne condamnerai jamais ceux qui flanchent, abandonnent le combat, ceux qui ne sup portent pas ce qu'on leur fait endurer, finissent par cder sous la torture et se laissent mourir. J'ai appris ne jamais juger les hommes. De quel droit le ferais-je? Je ne suis qu'un homme, semblable tous les autres, avec la volont de ne pas cder. C'est tout.

Une volont cruelle, ferme, et qui n'accepte aucun compromis. D'o vient-elle? De trs loin. De l'enfance. De ma mre, que j'ai toujours vue se battre pour nous lever, mes frres et surs. Jamais renoncer. Jamais baisser les bras.

Ma mre ne comptait plus sur notre pre, un bon vivant, un monstre d'gosme, un dandy qui avait oubli qu'il avait une famille et dpensait tout l'argent chez des tailleurs qui lui confectionnaient une djellaba en soie par semaine.

Il faisait venir ses chemises d'Angleterre et ses babouches de Fs. Il faisait venir son parfum tan tt d'Arabie Saoudite, tantt de Paris, et se pavanait 37 dans les palais de la famille du pacha El Glaoui.

Pen dant ce temps-l, ma mre trimait, travaillait tous les jours de la semaine pour que nous ne manquions de rien. On avait le strict ncessaire. Seul le petit dernier, celui qu'elle appelait le petit foie, avait le droit d'tre gt. Ma mre perdait sa svrit face son petit prince, tonnant enfant l'intelligence lumineuse et aux caprices innombrables. Il avait droit tout, mme une moto pour ses quinze ans; et l'aveu fait table entre deux clats de rire : Maman, je prfre les hommes aux femmes ; je suis amoureux de Roger, mon prof de lettres!

Nous l'aimions tous, peut-tre parce que notre mre l'adorait, et que nous ne voulions pas la contrarier ou contester sa faon d'avoir de la joie et du bonheur avec cet enfant. Elle tait merveille par sa beaut et par son exceptionnelle vivacit. Le jour o elle a renvoy mon pre de la mai son, elle nous a tous runis et nous a prvenus : Pas de fainant chez moi, pas de dernier de la classe ; pr sent, je suis votre mre et votre pre! Quand il pousa ma mre, mon pre tait bijoutier dans la Mdina de Marrakech.

Il avait hrit cette bou tique de son oncle maternel qui n'avait pas eu d'enfant et le considrait comme son propre fils. Il passait son temps lire et apprendre par cur les grands potes arabes. Il ne s'arrtait que pour faire du charme aux belles femmes qui venaient devant sa vitrine admirer les bijoux exposs. Il tait connu pour son besoin de sduction et son mauvais sens du commerce. De toute faon, il se destinait enseigner les lettres l'universit El Qaraouiyne Fs.

Mais ds que son pre fut appel la cour du pacha El Glaoui, il ferma la boutique et le suivit dans le palais o il donnait des cours de langue arabe aux enfants et petits-enfants du pacha. Cela se passait au dbut des annes cinquante.

Le pacha tait l'ami et collaborateur des Franais. Mon 38 pre devait faire semblant de. Ce pre, que j'ai peu connu, tait en fait un pote, ami des potes, aimant l'lgance et le faste, l'amiti des puissants et le plaisir de les faire rire.

Il n'avait pas le sens de la famille et ne se sentait en rien responsable de ses nombreux enfants. J'tais dj dans l'arme quand un de mes frres m'apprit la nouvelle : Le roi ne veut plus se sparer de notre pre.

Ils sont devenus des amis intimes! Du coup, on ne le voit plus. Il est tout le temps au palais. Mme quand le roi voyage, il l'emmne avec lui. Ainsi le dandy de Marrakech, le sducteur donjua nesque, la mmoire vivante de la posie populaire, celui qui avait tant fait souffrir ma mre, celui qui ne pensait qu' son plaisir, le bijoutier de la Mdina, nos talgique de la cour du pacha El Glaoui, cet homme qui serait capable de ne pas reconnatre un de ses enfants s'il le rencontrait dans la rue, celui qu'on appelait le savant , le matre , n'tait au fond qu'un bouffon du roi.

Pour ma mre, cet homme n'existait plus. Elle avait dcid de vivre comme s'il tait mort. Elle n'en parlait jamais. Quant nous, il nous tait interdit d'voquer ce pre absent, homme se proccupant plus d'assortir la couleur de ses babouches celle de sa djellaba que de la scolarit chaotique de son dernier enfant. Servir le roi. Ne pas fermer l'il avant lui. Lui raconter des histoires, le faire rire quand son moral est bas. Trouver les mots justes, les mots convenant la situation. Renoncer avoir 39 une vie soi.

Et, par-dessus tout, ne jamais cesser d'avoir de l'humour. Malgr le burlesque de la fonction, il jouait un rle important auprs du roi. Certaines personnes de l'entourage royal confiaient mon pre des dolances qu'il devait transmettre son matre quand celui-ci se montrait prt les entendre.

On se renseignait auprs de lui sur l'tat de son humeur. Mon pre affichait un large sourire pour faire passer le message : Sa Majest est de bonne humeur aujourd'hui! Il tait un bouffon, et il devait en tre trs fier.

C'tait le couronnement d'une longue carrire. C'tait la ralisation d'un autre rve : tre pour le roi ce que son pre avait t pour le pacha El Glaoui. J'voque cet homme parce qu'il s'tait souvenu que j'tais son fils, le 10 juillet Il tait parmi les invits, dans cette party d'anniversaire au palais de Skhirate, l o des corps de dignitaires, des diplomates, des hommes du pouvoir allaient tomber comme des mouches sous le mitraillage de toute une section de jeunes lves officiers.

Moi, je n'ai pas tir. J'tais en tat de choc. La folie s'tait empare de nous, et nous tions rvolts, dgots et dj casss, peut-tre morts, et nous ne le savions pas. C'tait cela que j'avais compris. J'tais mort l'instant mme o je fis mon entre dans le palais d't. J'tais mort et je ne le regrettais pas.

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Tout tournoyait autour de moi : les gens, les tables, les armes, le sang dans l'eau de la piscine, les toiles du matin, et surtout le soleil, qui ne cessait pas de nous poursuivre. Quelques jours aprs, ds que mon pre apprit que je faisais partie des assaillants, il se griffa les joues pour signifier la honte, se jeta aux pieds du roi, les baisa en pleurant.

Lorsque la main du roi le fit se relever, il me renia en ces termes ; 40 Dieu m'a donn un fils, il y a vingt-sept ans. Je demande Dieu de le reprendre.

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Qu'il le rappelle Lui et le jette en enfer. Au nom d'Allah le Tout-Puissant, en mon me et conscience, en toute srnit, je renie ce fils indigne, je le voue aux gmonies, l'oubli ternel, je lui arrache mon nom, je le jette dans la fosse des immondices pour que les rats et les chiens enrags lui dchirent le cur, les yeux, le foie, et le dcoupent en morceaux jeter dans la mer de l'oubli dfinitif.

Dieu m'est tmoin, et vous, Majest, m'tes tmoin, je dis et redis : ce fils n'est plus le mien. Il n'existe plus. Il n'a jamais t. Puisse Votre Majest me jeter moi aussi dans le grand ocan de l'oubli, parce que j'ai t sali par cette indignit, et que je ne mrite plus d'tre votre serviteur, votre esclave ; chassez-moi, dites-moi un seul mot et vous ne reverrez plus jamais ce visage qui n'ose vous regarder en face, ce visage qui n'est plus rouge, qui a perdu ses traits et est devenu la honte mme.

Pour moi, ce fils indigne est mort. Qu'on le ramne la vie pour qu'il souffre, pour qu'il paie jusqu' sa dernire heure l'innommable offense qu'il a tent de faire la royaut, Dieu et son humble serviteur. Je le renie, je le renie, je le renie! Je le maudis, je le maudis, je le maudis! Comment, mon Dieu, rclamer ton pardon? Comment, Majest, solliciter votre aide, non pas pour sauver cet homme, qui a trahi Dieu, qui a poignard la patrie et a eu l'extrme audace, l'inimaginable folie, de vouloir attenter votre vie, aussi noble, aussi bonne, aussi haute que le ciel, vous, Commandeur des croyants, vous, descendant direct de notre Prophte, comment, Majest, solliciter votre aide pour continuer de vivre, de ne plus avoir les yeux baisss, les yeux meurtris par l'offense, l'injure, la trahison de sa propre progniture?

Que Sa Majest fasse de son esclave ce qu'elle veut. Je suis elle. Je n'ai 41 plus de famille. Je n'ai plus d'enfants. Je suis aux pieds de Sa Majest! Le roi murmura un ordre et disparut, laissant mon pre effondr, accroupi, les mains devant, signe de la plus grande soumission. Je ne pense pas que le roi tait en tat d'entendre autre chose.

Je sus plus tard qu'il demanda mon pre de lui tenir compagnie la nuit dornavant et de lui rci ter des pomes de Ben Brahim jusqu' l'arrive du sommeil. Cela se passait tard dans la nuit, entre quatre et cinq heures.

Mon pre, aprs s'tre assur que son matre tombait lentement de l'autre ct de la nuit, se levait et, sans faire de bruit, sortait de la chambre reculons, sur la pointe des pieds.

Tout cela, je ne l'ai su que quelques mois aprs ma sortie du bagne. La question ne me fait plus peur aujourd'hui. Je la trouve mme inutile, mais pas inint ressante : en dbarquant avec les autres cadets dans le palais d't du roi, qui cherchais-je tuer : le roi ou mon pre? Retour la fosse. L'obscurit est totale. Mme l'ou verture dans le plafond est indirecte. L'air entre, mais nous ne voyons pas la lumire.

Ne plus regarder en arrière [16]. Tout mon corps se retrouve dans ce bras. Je suis un bras assis par terre et il faut que je pousse de toutes mes forces pour me lever [23]. Ainsi, au plus haut degré de la compacité du contenant correspond la mise en suspens des sens ordinaires. Ma pensée devenait limpide, simple, directe.

Le détachement corporel ne cesse de se répéter grâce à la concentration. Rien à cacher. Rien à montrer. Rappelons ici que les motions intimes ont ainsi commencé à donner naissance à des mouvements externes.

Je me persuadais que je le voyais [41]. Le silence ne cesse ainsi de gagner le domaine proprioceptif, celui du corps propre. Le détachement corporel devient ainsi lié à la concentration visuelle et auditive. Je le retenais.